Sécurité alimentaire
Cyclones, sécheresses, ravitaillement et dépendance extérieure font des vivres une question historique majeure.
Avant d'exporter, il fallait manger.
Maïs, manioc, riz, blé, légumes, patates et élevage : une histoire moins spectaculaire que le sucre, mais indispensable pour comprendre comment Bourbon a vécu, résisté aux crises et nourri sa population.
Les premières communautés installées durablement à Bourbon doivent d'abord produire leur nourriture. Les cultures vivrières deviennent aussi essentielles au ravitaillement des navires faisant relâche dans l'île.
Au début du XVIIIᵉ siècle, la Compagnie des Indes favorise cette vocation. Saint-Paul est notamment décrit comme un quartier traditionnellement vivrier.
Les grandes cultures d'exportation ont laissé davantage de comptes, de fortunes et de monuments. Pourtant, les vivres occupent longtemps une part immense des terres. Sans eux, ni habitants, ni esclaves, ni engagés, ni économie de plantation ne pouvaient tenir.

Bras Sec, Cilaos, 1971 : culture du maïs sur un sol volcanique difficile. Photographie de Guy Lasserre, collection REGARDS / MédiHAL. Elle documente la permanence des cultures vivrières dans les Hauts.
Au temps de la Compagnie des Indes, les vivres ne servent pas uniquement à la consommation familiale. Bourbon approvisionne aussi l'île de France et les bâtiments de passage.
Culture fondamentale, nourriture des personnes et des animaux. Elle demeure majeure jusque très tard dans l'histoire des habitations.
Il progresse fortement au XIXᵉ siècle. Facile à cultiver et rentable, il est particulièrement utilisé pour l'alimentation des personnes esclavisées.
Produits localement mais également importés lorsque la récolte ne suffit pas. Après 1848, la demande en riz augmente avec l'arrivée massive des engagés indiens.
Ils complètent les cultures céréalières et racinaires et occupent une place réelle dans les surfaces vivrières.
L'élevage nourrit mais assure aussi le charroi. À Desbassayns en 1789 : 200 cabris, 100 cochons et 130 bovins sont recensés.
Ils sont des moteurs avant le moteur : transport, charroi et déplacements agricoles font d'eux des acteurs essentiels de l'économie rurale.
Dans la société esclavagiste de Bourbon, la nourriture fait partie du système de domination. L'édit de 1723 fixe même des quantités de ration que le maître doit fournir.
Les cultures vivrières des habitations servent donc aussi à entretenir la population asservie indispensable au fonctionnement des plantations.
Sur l'habitation Desbassayns, les années 1820 voient progresser fortement le manioc, plus simple à cultiver et destiné notamment à l'alimentation des esclaves. Sa production passe de 3 000 quintaux en 1823 à 15 000 en 1845.
Raconter l'alimentation sans expliquer à qui elle était destinée et dans quelles conditions serait retirer sa dimension humaine à l'histoire agricole.
| Production (quintaux) | 1789 | 1813 | 1823 | 1836 | 1845 |
|---|---|---|---|---|---|
| Maïs | 3 000 | 6 000 | 6 000 | 5 500 | 1 000 |
| Riz | — | 30 | 150 | 100 | 50 |
| Manioc | — | — | 3 000 | 8 000 | 15 000 |
La situation insulaire rend l'approvisionnement fragile. Cyclones, sécheresses et invasions de sauterelles peuvent provoquer pénuries et disettes. Même lorsque Bourbon est considérée comme le grenier des Mascareignes, du riz et des bœufs doivent régulièrement venir de Madagascar.
L'histoire agricole réunionnaise est donc aussi une histoire de sécurité alimentaire — une question très ancienne qui résonne encore aujourd'hui.
Lorsque les grandes cultures commerciales changent, l'agriculture familiale ne disparaît pas. Dans les Hauts, les îlets et autour des cases, maïs, légumes, tubercules, arbres fruitiers et petits élevages continuent d'organiser une partie de la vie quotidienne.
Cette agriculture nourrit aussi une culture : recettes, graines conservées, saisons, gestes transmis et manières d'utiliser chaque morceau de terrain.

Parcelle pédagogique GBF. La préparation du sol et l’organisation des lignes précèdent la plantation des productions vivrières.
Après l'abolition, près de 150 000 travailleurs engagés sont amenés à La Réunion entre 1849 et 1881, surtout depuis l'Inde mais aussi d'Afrique et de Madagascar. L'alimentation évolue avec ces populations. Les sources indiquent notamment que les planteurs doivent importer davantage de riz pour répondre aux habitudes alimentaires des engagés indiens.
Voilà pourquoi l'histoire de l'agriculture rejoint directement celle de la cuisine réunionnaise : ce que l'on plante, ce que l'on importe et ce que l'on mange racontent les migrations de l'île.
Cyclones, sécheresses, ravitaillement et dépendance extérieure font des vivres une question historique majeure.
Les rations et les cultures destinées aux personnes asservies montrent que se nourrir relève aussi d’un rapport de domination.
Les arrivées successives transforment les cultures, les importations et les habitudes alimentaires.
Graines, recettes et usages familiaux maintiennent une agriculture quotidienne souvent peu visible dans les archives.