Esclavage puis engagisme
L’histoire de la canne est indissociable des personnes réduites en esclavage puis des travailleurs engagés.
La canne qui a changé le visage de La Réunion.
Des premiers plants aux grandes usines, de l'esclavage à l'engagisme, des charrettes bœufs aux cachalots : derrière chaque tige se trouve une histoire humaine, économique et sociale.
La canne est introduite à Bourbon dès les premiers temps de la colonisation. Elle sert d'abord notamment à produire de l'alcool, dont l'arrack. La filière sucrière retient 1783 pour la création de la première sucrerie de l'île.
Mais ce n'est encore qu'un prélude. Le véritable basculement arrive au début du XIXᵉ siècle.
DOCUMENTÉParce que « la canne » n'est pas une histoire immobile. Une plante présente depuis longtemps devient progressivement une monoculture, une industrie, un système foncier et l'un des grands organisateurs du territoire réunionnais.
En quelques décennies, les caféières reculent, les champs de canne progressent et les moulins deviennent des usines. Entre 1810 et 1820, l'histoire documentée de Bois-Rouge montre le nombre de sucreries de l'île passant de 10 à 91.
Jusqu'à l'abolition de 1848, la main-d'œuvre des habitations cannières et habitations-sucreries est essentiellement constituée de personnes esclavisées. Les grandes sucreries concentrent les effectifs les plus importants.
Mwin Lé Réunion ne les réduit pas au mot « main-d'œuvre ». Les recensements permettent parfois de retrouver des personnes, leur âge, leur origine et leur métier.
En 1842, 236 personnes esclavisées vivent à Bois-Rouge. Les archives nomment notamment Corneille et Adrien, commandeurs et chefs sucriers ; Bruneau, mécanicien et chef du moulin ; Vulcain, deuxième chef sucrier ; Longol, mécanicien.
En 1847, le domaine recense encore 219 personnes esclavisées. Derrière les machines et les tonnes de sucre, il y avait des vies.

Paysage cannier réunionnais. La canne structure encore de larges portions du territoire, entre littoral, pentes cultivées et zones habitées.
La filière connaît une expansion spectaculaire. Selon l'histoire professionnelle de la filière, 150 à 200 sucreries fonctionnent durant cette période et la production approche 60 000 tonnes de sucre par an.
Cheminées, moulins, chaudières et bâtiments industriels modifient le paysage. L'ingénieur Joseph Martial Wetzell participe dans les années 1830 à l'amélioration technique des procédés ; l'usine Desbassayns à Saint-Gilles-les-Hauts devient l'une des sucreries modèles.
La proclamation de l'abolition met juridiquement fin à l'esclavage à La Réunion. Des milliers de personnes deviennent libres.
Pour maintenir les grandes exploitations, les propriétaires recourent massivement à l'immigration sous contrat. Des engagés, notamment venus de l'Inde mais aussi d'autres régions de l'océan Indien et au-delà, travaillent dans l'économie cannière.
L'arrêt de l'immigration indienne et les difficultés de recrutement poussent progressivement les grands domaines à modifier leurs modes d'exploitation, notamment par le colonat partiaire.
Concurrence, libéralisation des échanges et sucre de betterave plongent la filière réunionnaise dans une crise profonde. De nombreux propriétaires sont ruinés et les établissements se concentrent progressivement.
Cette concentration explique en partie le paysage industriel actuel : beaucoup de cheminées et de ruines témoignent d'anciennes usines, tandis que Bois-Rouge et Le Gol, fondées au début du XIXᵉ siècle, ont traversé les transformations de la filière.
La coupe manuelle est un travail physique particulièrement éprouvant. Les cannes sont coupées au sabre, rassemblées, chargées puis transportées. Pour de nombreux petits planteurs, la charrette à bœufs est longtemps le moyen d'acheminer la récolte vers la balance ou l'usine.
Tracteurs et « cachalots » transforment ensuite le transport. La mécanisation de la coupe progresse, mais le relief réunionnais continue de compliquer l'accès de certaines parcelles.

Dans la parcelle. Les rangées de cannes montrent la densité de la culture avant la coupe et le chargement.
Prépare et entretient les parcelles et organise la récolte. L'histoire distingue les grands domaines des milliers de petits exploitants qui ont aussi façonné la filière.
Travaille au cœur du champ. Le sabre à canne devient l'un des objets emblématiques de la campagne sucrière.
La canne livrée doit être pesée. Centres de réception et balances ont longtemps rythmé la géographie quotidienne des planteurs.
Moulins, mécaniciens, chauffeurs, sucriers et ouvriers transforment la matière végétale en produits marchands.
Le broyage des tiges extrait le jus de canne, base de la fabrication du sucre et de certaines productions de rhum.
La fibre restant après broyage n'est pas seulement un déchet : elle peut servir de combustible et participer à la production d'énergie.
Coproduit de la fabrication du sucre, elle possède différents usages industriels et peut intervenir dans la production de rhum.
Deux produits emblématiques, mais deux histoires techniques et commerciales que Mwin Lé Réunion développera également dans leurs propres parcours.
Les anciennes cheminées sucrières ne sont pas seulement de beaux vestiges. Elles indiquent où des hommes et des femmes ont travaillé, où des domaines se sont constitués et où l'économie a organisé le territoire.
Maison Rouge à Saint-Louis en est un exemple remarquable : ancienne propriété caféière, elle bascule vers le sucre avec une sucrerie créée en 1834 et active jusqu'en 1897. Son histoire permet de lire sur un même domaine le passage du café à la canne.
L’histoire de la canne est indissociable des personnes réduites en esclavage puis des travailleurs engagés.
Cheminées, usines, charrettes, chemins de fer et routes structurent le territoire autour du sucre.
Irrigation, concentration des terres et répartition entre les Bas et les Hauts façonnent les paysages.
La coupe, les campagnes sucrières, le rhum et les luttes sociales appartiennent à la mémoire réunionnaise.