Peuplement et esclavage
La mise en culture du café accompagne l’intensification de la traite et l’extension d’une société fondée sur l’esclavage.
Le café a changé les paysages, l’économie et la société de Bourbon. Il a créé des richesses, mais son essor est aussi indissociable de la traite, de l’esclavage, des résistances et des profondes inégalités de la société de plantation.
Au début du XVIIIe siècle, Bourbon reste une colonie peu peuplée. L’île sert surtout d’escale et vit de cultures vivrières, de l’élevage et d’échanges soumis au contrôle de la Compagnie des Indes. L’argent métallique circule mal et l’économie demeure fragile.
Le tournant vient lorsque la Compagnie décide de faire de Bourbon une colonie agricole de rapport. Le café va devenir la culture qui organise les terres, les concessions et bientôt une grande partie de la vie économique.
Le café n’arrive pas dans une île vide d’histoire. Il s’insère dans une société déjà marquée par la Compagnie des Indes, l’accaparement des terres, les premières formes d’asservissement et la rareté de la monnaie.
Le café ne crée pas Bourbon. Mais il change son échelle.
En septembre 1715, un navire rapporte à Bourbon des caféiers pris à Moka. Les sources patrimoniales indiquent qu’environ 60 plants sont embarqués, qu’une vingtaine survivent au voyage et que deux seulement prennent réellement racine. À partir d’eux se développe le « Bourbon rond ».
Le café est alors un produit recherché en Europe. Pour la Compagnie, Bourbon doit devenir un territoire capable d’exporter une marchandise de grande valeur et de rentabiliser les investissements coloniaux.
Cette décision entraîne très vite un besoin massif de terres et de main-d’œuvre.

L’essor du café provoque une augmentation rapide des besoins en main-d’œuvre. En 1718, une expédition négrière est envoyée afin d’approvisionner les plantations caféières ; le Courrier de Bourbon ramène 46 personnes malgaches réduites en esclavage.
À partir des années 1720, la Compagnie organise régulièrement la traite et revend les personnes capturées aux propriétaires de concessions.
Les données historiques montrent environ 600 personnes esclavisées en 1723, 4 000 en 1730, 8 000 en 1740, 11 000 en 1750 et 15 800 en 1764. Elles représentent alors la très grande majorité de la population de l’île.
Le café doit être planté, entretenu, cueilli, dépulpé, séché, trié, stocké puis transporté. Derrière chaque cargaison se cache une chaîne de travail longue et exigeante.


La production grimpe rapidement : 3 400 livres expédiées en 1724, environ 100 000 en 1727, 900 000 en 1734, 1,5 million en 1740 et autour de 2,5 millions en 1744.
La Compagnie avance des fonds aux colons pour acheter des personnes esclavisées et aménager leurs concessions. Les intérêts peuvent être remboursés en café. La colonie entre ainsi dans un système où la terre, le crédit, la traite et la récolte sont étroitement liés.
Cette prospérité reste fragile : baisse des prix, concurrence des Antilles et de Java, cyclones, parasites, endettement et morcellement des propriétés frappent les planteurs.
Ce que le café apporte : exportations, circulation de capitaux, développement des concessions, essor de la colonie.
Ce que cette économie coûte : intensification de la traite, travail forcé, dépendance au marché extérieur, endettement et inégalités massives.
Les personnes esclavisées ne sont pas seulement une « main-d’œuvre ». Certaines fuient les habitations, rejoignent les Hauts, tentent de constituer des groupes autonomes et résistent à la société coloniale. Les autorités organisent en retour des expéditions de chasse et une répression violente.
Raconter le café sans raconter la résistance des personnes réduites en esclavage, ce serait retirer une partie essentielle de l’histoire.
Dans Mwin Lé Réunion, chaque information est présentée avec son niveau de preuve. Ici, les éléments exposés dans cette rubrique reposent sur des sources historiques ou patrimoniales identifiées.
À mesure que la concurrence internationale s’accroît et que les prix se dégradent, le modèle caféier devient moins rentable. Les aléas naturels aggravent encore la situation. Au début du XIXe siècle, une autre culture va progressivement dominer le paysage économique de l’île : la canne à sucre.
Le café ne disparaît pas entièrement, mais il cesse d’être la grande colonne vertébrale de l’économie de Bourbon.
Anciennes concessions, domaines, traces d’habitations, noms de lieux et documents d’archives permettent encore aujourd’hui de lire la géographie de cette première grande économie de plantation.
Cette rubrique est conçue pour être complétée commune par commune dans « Nout Commune ».

Le Laurina, connu sous le nom de Bourbon Pointu, est issu d’une mutation naturelle du Bourbon apparue à La Réunion. Cette particularité réunionnaise devient l’une des grandes signatures de l’histoire du café de l’île.
Après un long déclin et un abandon de sa culture commerciale, des travaux agronomiques modernes permettent sa relance comme café de spécialité.
Moulin, pilon, paniers de récolte, sacs, balances, torréfacteurs, cafetières, tasses, documents commerciaux et anciens emballages constituent autant de traces matérielles de l’histoire du café. Les fiches de collection de Mwin Lé Réunion ne seront publiées qu’avec un objet identifié, sa photographie, sa provenance, sa datation lorsqu’elle est connue et son usage documenté.
Dans ses mémoires rédigés entre 1849 et 1854, le Réunionnais Sully Brunet se souvient des anciennes « caféyères » qui couvraient Bourbon avant la domination de la canne. Il décrit aussi l’habitation comme une unité agricole et sociale où le propriétaire exerçait son autorité sur des travailleurs esclavisés. Ce témoignage historique permet de regarder l’économie caféière non seulement à travers les chiffres d’exportation, mais aussi à travers le souvenir d’un homme ayant connu cette société.
Source historique : Sully Brunet, À mon fils, 1849–1854, CARAN 515Mi1 ; texte étudié et publié par le Portail de l’esclavage et de l’histoire coloniale de La Réunion.
La mise en culture du café accompagne l’intensification de la traite et l’extension d’une société fondée sur l’esclavage.
Les caféières transforment les pentes, les terres de l’Ouest et les équilibres entre cultures vivrières et cultures d’exportation.
Le café relie Bourbon aux circuits de la Compagnie des Indes et aux marchés européens.
Le Bourbon Pointu fait aujourd’hui dialoguer patrimoine agricole, qualité et savoir-faire.