Colonisation des Hauts
Le géranium se développe là où la canne s’installe difficilement et marque durablement les paysages ruraux.
Une plante, des milliers d'alambics, un parfum qui montait des Hauts jusqu'à Grasse.
Le géranium rosat a transformé le Tampon, les Hauts de Saint-Leu et de Saint-Paul, les paysages, les familles et le travail agricole réunionnais.

Le géranium rosat est importé à La Réunion dans les années 1870-1880 pour répondre à la demande des parfumeurs français. Les premiers essais de distillation ont lieu dans les Hauts, notamment à la Plaine des Palmistes puis à la Plaine des Cafres.
Les sources convergent sur 1882 comme date de départ de la distillation réellement organisée du géranium rosat à La Réunion.
La plante aime la lumière, supporte mal l'excès d'humidité et donne de très bons résultats en altitude. Le Sud et surtout les Hauts de l'Ouest offrent donc des conditions favorables.
Henri Boisjoly Potier joue un rôle majeur dans le développement du géranium à parfum. Il expérimente la culture et la distillation, d'abord dans les Hauts du Sud. À la fin des années 1880, il met au point un procédé plus simple de distillation, qui favorise la multiplication des petits alambics.
La culture commence dans le Sud puis gagne rapidement les Hauts de Saint-Leu, Trois-Bassins, Saint-Paul et jusqu'à La Possession. Les familles s'installent, défrichent et plantent.
Au début du XXᵉ siècle, le géranium contribue ainsi à la mise en valeur agricole des Hauts de l'Ouest et à la formation de nouveaux villages.
Le CIRAD documente le défrichement des Hauts jusqu'à environ 1 600 mètres d'altitude. La réussite économique s'accompagne donc d'un recul de la forêt et de problèmes d'érosion des sols.

Alambic artisanal réunionnais encore utilisé aujourd'hui. Les installations modernes permettent de comprendre un geste pratiqué depuis plus d'un siècle.
Les feuilles et les tiges sont tassées dans une grande cuve. Un feu de bois chauffe l'eau située sous les végétaux. La vapeur traverse la plante, entraîne l'huile essentielle puis passe par un serpentin refroidi.
Le liquide se sépare ensuite dans un vase florentin : l'huile essentielle flotte ou se sépare de l'eau aromatique.
Il faut environ 300 à 400 kg de feuilles pour obtenir seulement 0,5 à 1 litre d'huile essentielle.
Les écarts entre sources montrent qu'il faudra, dans notre Ce que toutes les sources établissent sans ambiguïté : le géranium devient une activité économique majeure et La Réunion occupe une place mondiale de premier plan jusque dans les années 1960.
Les archives muséales évoquent environ 2 000 alambics autour de 1925. D'autres sources patrimoniales parlent de plusieurs milliers dans les années 1930. Ils étaient installés directement au plus près des champs.
L'huile de géranium réunionnaise est particulièrement recherchée par les maisons de parfumerie de Grasse, qui apprécient sa qualité et sa fragrance rappelant la rose.
La coupe se fait courbé sur les plants. Il faut ensuite transporter des centaines de kilos de feuillage, alimenter le foyer pendant des heures et surveiller la cuite.
Les petits producteurs sont très dépendants du prix de l'huile. Lorsque le marché baisse ou que la concurrence internationale augmente, toute l'économie familiale peut vaciller.
Les surfaces commencent à diminuer régulièrement. La concurrence mondiale, l'évolution des prix, les difficultés de main-d'œuvre et la transformation économique des Hauts provoquent un recul massif de la filière.
Contrairement à ce que l'image romantique du géranium fleuri pourrait laisser croire, l'huile essentielle est essentiellement contenue dans les poils glanduleux des feuilles et des tiges. Les producteurs cherchent donc une masse végétale aromatique, pas une récolte de fleurs.


Dans les Hauts, le souvenir du géranium est aussi olfactif : feuilles coupées, fumée du foyer, vapeur autour de l'alambic, huile essentielle fraîchement séparée. Beaucoup de familles réunionnaises ont eu un parent planteur, coupeur ou distillateur.
Cette mémoire doit être récoltée commune par commune : Le Tampon, Saint-Joseph, Saint-Leu, Trois-Bassins, Saint-Paul, La Possession et les villages des Hauts possèdent chacun leur propre histoire du géranium.
Le géranium se développe là où la canne s’installe difficilement et marque durablement les paysages ruraux.
Bois, eau, feu, alambic et transport de l’huile essentielle composent une chaîne de gestes techniques.
La culture apporte un revenu complémentaire et structure une économie agricole des Hauts.
Une production réunionnaise rejoint les maisons de parfum tout en conservant une identité territoriale forte.